Le 24 juin dernier, l’événement « Cyber & Beyond », organisé sous l’impulsion du Campus Cyber National et inspiré du format du Cyber Breakfast, a réuni une trentaine d’experts, académiques et décideurs de la cybersécurité à Rennes.
L’objectif ? Dresser un panorama des grandes manœuvres cyber à l’échelle régionale, nationale et européenne, avec un focus central, technique et géopolitique, sur un défi vertigineux : la transition post-quantique (PQC). Retour sur une fin de journée dense, engagée et résolument tournée vers l’action collective.
Face à l’alerte quantique, le collectif s’organise
La force d’un réseau se mesure à sa capacité à faire circuler les bonnes pratiques. C’est tout le sens du maillage national des Campus Cyber Territoriaux (CCT), qui continue de s’étendre et s’apprête à accueillir prochainement les régions Auvergne-Rhône-Alpes et Pays de la Loire.
Pour ouvrir les débats, Joffrey Célestin-Urbain, président du Campus Cyber, a présenté deux ans de travail collaboratif matérialisés par deux documents majeurs : d’un côté, un guide pratique de migration vers la cryptographie post-quantique, et de l’autre, un panorama des solutions d’accompagnement qui met délibérément en avant les compétences françaises et européennes.
Le constat de départ est simple : si on ne fait rien, l’arrivée du calcul quantique fait peser un risque énorme sur l’économie globale. Les chiffres avancés donnent le vertige, jusqu’à 3 300 milliards de dollars de pertes si une banque américaine d’envergure était touchée, prouvant que le coût de l’inaction dépasse largement celui de la transition. Pour les grandes structures, l’appel à l’action est immédiat : la bascule doit s’enclencher avant la fin de l’année 2026.
Entre hardware et cybersécurité : la double réalité de la menace
Pour comprendre l’urgence de cette migration, Loïc Leloarer, coordinateur de la Stratégie Nationale Quantique (SGPI) et Benjamin Morin, coordinateur de la stratégie nationale de cybersécurité (SGPI), ont croisé leurs regards lors d’une session technique.
- Côté opportunités et investissements : soutenue par un nouvel engagement d’un milliard d’euros issu de France 2030, la Stratégie Nationale Quantique propulse des pépites nationales (Quobly, Pasqal, Quandela, Alice & Bob, C12). Le programme Proxima, opéré par la DGA, a rehaussé ses ambitions à 1 000 qubits logiques à horizon 2032. Les roadmaps industrielles mondiales s’accélèrent à une vitesse que même les experts de 2020 n’osaient anticiper.
- Côté menace immédiate : Cette course à la puissance matérielle rapproche inexorablement le « Q-Day », ce jour où la cryptographie asymétrique actuelle (RSA, courbes elliptiques) sera brisée. Benjamin Morin a alerté sur le phénomène du « Harvest Now, Decrypt Later » (intercepter les données sensibles aujourd’hui pour les déchiffrer demain).
Plus inquiétant encore, l’annonce de Google du 30 mars 2026 concernant un nouvel algorithme optimisant la « cassabilité » des courbes elliptiques (dont les détails ont été classifiés à la demande du gouvernement américain) prouve que le risque d’une découverte algorithmique soudaine pourrait devancer l’arrivée des ordinateurs quantiques. Face à ces enjeux géostratégiques, l’analyse des nouveaux algorithmes post-quantiques (essentiellement basés sur la géométrie des réseaux) devient une priorité absolue de notre recherche nationale.
L’excellence académique s’illustre en Bretagne
Sur ce front de la recherche, la Bretagne est particulièrement bien positionnée. Pierre-Alain Fouque, professeur à l’Université de Rennes et responsable du projet national PQTLS a exposé les derniers exploits de la recherche académique. Il a notamment partagé la fierté des équipes bretonnes : un chercheur rennais de l’INRIA, André Schrottenloher, a récemment découvert un nouveau circuit quantique permettant de réduire drastiquement à 1 200 le nombre de qubits logiques nécessaires pour casser une courbe elliptique, une avancée saluée mondialement.
Le monde académique constate toutefois une accélération soudaine du calendrier des agences internationales : le NIST américain vient d’avancer l’obligation des signatures post-quantique à 2031 (au lieu de 2035), suspectant des percées majeures et non publiées, notamment du côté de la Chine.
Le quantique, une opportunité pour muscler nos défenses
Mais le calcul quantique ne doit pas seulement être perçu comme un couperet. Marine Xech-Gaspa, directrice des affaires institutionnelles et des politiques publiques de la pépite française Quandela, a démontré que le quantique est aussi une chance inédite pour booster nos défenses. Des cas d’usage industriels concrets sont déjà opérationnels en France en 2026 :
- OVHcloud sécurise désormais les certificats SSL de plus de 5 millions de clients grâce à un générateur de nombres aléatoires certifiés par un ordinateur quantique Quandela basé à Roubaix
- Orange co-développe une solution hybride combinant IA et calcul quantique pour décupler la précision et la robustesse de la détection de malwares
- BTQ intègre l’échantillonnage quantique dans les mécanismes de consensus de la blockchain pour réduire drastiquement leur consommation énergétique.
L’analogie de Quandela marque les esprits : « Attendre les machines parfaites de 2030 sans se former aujourd’hui, c’est vouloir monter dans une Ferrari sans avoir le permis ».
La feuille de route de l’ANSSI : briser l’attentisme
Face à cette double réalité (menace et opportunité), Vincent Strubel, directeur général de l’ANSSI, est venu fixer la feuille de route réglementaire pour sortir du syndrome de « la poule et de l’œuf » (où les offreurs n’intègrent pas le post-quantique faute de demande, et où les clients n’en demandent pas faute d’offre).
L’ANSSI impose désormais des principes doctrinaux fermes :
- L’hybridation systématique : combiner la cryptographie classique et post-quantique pour pallier le manque de recul empirique des nouveaux algorithmes
- La crypto-agilité : Concevoir des architectures capables de changer d’algorithme rapidement en cas de faille découverte
Pour forcer la transition, l’agenda réglementaire devient contraignant :
- Dès 2027 : L’ANSSI refusera toute nouvelle qualification (Visa de sécurité) pour des solutions asymétriques non résistantes au quantique.
- Dès 2030 : L’administration publique n’achètera plus aucune solution dépourvue de protection post-quantique.
Ce qu’il faut retenir de Cyber & Beyond
De la recherche de pointe dans nos laboratoires rennais jusqu’aux exigences de l’ANSSI, la transition vers l’après-quantique n’est plus un sujet de science-fiction, c’est un chantier de fond. Qu’il s’agisse de déployer la directive NIS 2 ou de basculer vers le post-quantique, Bretagne Cyber Alliance et l’écosystème national cyber se tiennent prêts à accompagner l’ensemble des acteurs économiques du territoire.
Publié le 07 juillet 2026 par Anna Deguelle
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