Région maritime par excellence, la Bretagne s’appuie également sur son riche écosystème cyber pour faire monter en maturité les acteurs du monde maritime et portuaire en matière de cybersécurité. Dans cette optique de croisement de filières, Bretagne Cyber Alliance va constituer un groupe de travail dédié à cette thématique. Présentation des attentes des principaux concernés avec Christian Cévaër, directeur de France Cyber Maritime, et Ludovic Jamart, directeur Conseil et Audit Grand Ouest chez Orange Cyberdefense et membre actif du Club des entreprises de Bretagne Cyber Alliance.
Christian Cévaër, pouvez-vous rappeler ce qu’est France Cyber Maritime, et son périmètre d’action ?
France Cyber Maritime est une association loi 1901 fondée en novembre 2020 qui s’articule autour de deux missions principales. La première concerne la gestion d’incidents via l’exploitation du M-CERT, le centre de réponse aux cyberattaques dédié aux secteurs maritime, portuaire et fluvial. La seconde mission est axée sur l’avant-crise et la prévention, afin d’aider ces acteurs à anticiper les attaques, renforcer leur protection, limiter les impacts et accroître leur réactivité.
Pour conduire ses actions d’accompagnement, l’association rassemble un écosystème structuré en trois collèges. Le collège des acteurs publics assure la coordination avec le paysage institutionnel national et régional de la cyber défense, du maritime et des territoires. Le collège des utilisateurs réunit les grands donneurs d’ordre du secteur, tels que des armateurs comme CMA CGM, des chantiers navals comme Naval Group ou des autorités portuaires, ainsi que des acteurs plus modestes. Enfin, le collège des offreurs de solutions rassemble les entreprises de cybersécurité disposant d’une expertise ou d’offres dédiées aux enjeux maritimes. Cette représentativité globale permet d’adresser l’ensemble des besoins de la filière et d’élever durablement son niveau de sécurité.
Ludovic Jamart, comment Orange Cyberdéfense intervient sur le volet maritime en cyber ?
Le secteur maritime n’est pas étranger au groupe Orange, qui s’appuie notamment sur son propre armateur, Orange Marine, spécialisé dans la pose et la réparation de câbles sous-marins. La prise de conscience renforcée des enjeux cyber maritimes et portuaires il y a environ deux ans a conduit à la création d’une verticale dédiée. L’objectif est de fédérer nos expertises pour répondre précisément aux besoins et contraintes spécifiques des acteurs de cette filière. Historiquement reconnus comme experts de la cybersécurité, nous avons entrepris une démarche d’acculturation aux métiers du maritime afin d’adapter nos offres auprès des ports, armateurs et chantiers navals, notamment sur la préparation et l’entraînement à la gestion de crise ou encore sur la gestion des risques, la sensibilisation et la sécurité des Operationnal Technology (OT) entre autres.
Par ailleurs, nous accompagnons l’évolution réglementaire poussée par les institutions internationales comme l’Organisation Maritime Internationale (OMI). La publication récente par l’IACS (Association internationale de sociétés de classification) d’un référentiel sur la cyber-résilience des navires et des systèmes embarqués constitue une étape déterminante. Dans ce cadre, Orange Cyberdefense a développé des solutions sur l’ensemble de la chaîne de valeur : nous conseillons les chantiers navals dès la conception sur les choix d’architecture, et nous accompagnons les armateurs en phase d’exploitation pour garantir la conformité réglementaire de leurs systèmes à bord.
Comment France Cyber Maritime interagit avec le Campus cyber national et ses déclinaisons dans les régions ?
Christian Cévaër : L’interaction repose d’abord sur la création de groupes de travail transversaux entre notre collège d’utilisateurs et notre collège de fournisseurs de solutions, un format que l’écosystème des campus cyber favorise pleinement. Une grande partie des experts du Campus Cyber national figurant déjà parmi les membres de notre collège de solutions, il est naturel de créer une dynamique d’ensemble avec eux. Cette synergie avec le niveau national permet d’impliquer l’ensemble des acteurs clés basés en Île-de-France et de poser les jalons d’une verticale sectorielle dédiée au maritime.
En parallèle, nous avons engagé des collaborations directes avec les campus cyber territoriaux situés sur les façades maritimes, qui partagent naturellement nos enjeux stratégiques. Notre démarche s’étend également aux régions traversées par de grands corridors fluviaux, comme le Grand Est avec le Rhin. Même si la numérisation et la prise en compte du risque cyber y ont été plus progressives que sur le littoral, ces territoires font face à des besoins émergents. Notre objectif est de leur apporter notre expertise afin de structurer la cybersécurité en amont de leurs projets de transformation numérique, garantissant ainsi une sécurité mieux intégrée et à des coûts maîtrisés.
Avec quels campus cyber territoriaux travaillez-vous actuellement ?
Nous collaborons prioritairement avec plusieurs structures territoriales engagées sur ces sujets. C’est le cas de Bretagne Cyber Alliance, du Campus Cyber Normandie, qui affirme une forte ambition maritime sur son territoire, ainsi que du Campus Cyber Euromed à Marseille. Nous échangeons également avec le Campus Cyber Grand Est sur la thématique fluviale, un engagement illustré par son implication dans l’organisation des Assises du Port du Futur à Strasbourg.
L’objectif est d’apporter notre expertise pour structurer la cybersécurité en amont des projets
Vous avez parlé des groupes de travail qui vont être mis en place au sein des campus cyber. Ludovic, pouvez-vous nous présenter les attentes, côté entreprises, de ce groupe de travail bientôt mis en place au sein de Bretagne Cyber Alliance ?
Ludovic Jamart : Pour les entreprises, l’objectif principal est d’alimenter la dynamique de l’écosystème en mutualisant nos savoir-faire grâce à une collaboration intelligente entre France Cyber Maritime et les campus. Il s’agit de répondre directement aux attentes et aux problématiques concrètes des acteurs locaux, maritimes comme portuaires, afin de les accompagner dans leur montée en maturité face au risque cyber.
Nous attendons de ce groupe de travail qu’il impulse une dynamique structurée et planifiée, nourrie par le partage de retours d’expérience. En apportant notre contribution à l’édifice, nous visons à renforcer collectivement la résilience de l’ensemble de la filière face à une menace cyber en constante évolution.
Côté France Cyber Maritime, quelles sont vos attentes vis-à-vis des entreprises ?
Christian Cévaër : Notre première attente concerne l’engagement des acteurs et l’allocation de temps pour animer ces groupes de travail. Du côté des utilisateurs du maritime, il s’agit d’exprimer clairement leurs attentes et leurs besoins opérationnels. Du côté des entreprises de cybersécurité, nous attendons une capacité d’écoute afin de concevoir des réponses ciblées.
Cette réflexion commune vise à faire émerger des besoins parfois méconnus ou mal définis, permettant aux offreurs de réajuster leurs services pour les rendre parfaitement pertinents. Les acteurs maritimes doivent pouvoir s’appuyer sur des expertises externes solides pour renforcer leurs capacités.
Enfin, ce cadre de concertation doit favoriser l’acculturation réciproque et démystifier la cybersécurité. Trop d’organisations perçoivent encore ce sujet comme exclusivement technique, alors qu’un projet cyber réussi repose avant tout sur l’humain et l’organisation. L’échange direct avec les experts cyber doit précisément permettre d’aborder la menace sous tous ses aspects.
Quelles sont les spécificités de la Bretagne sur les enjeux maritimes ?
Christian Cévaër : Le tissu maritime breton se caractérise d’abord par la prédominance de ports de taille petite à moyenne, très spécialisés, ainsi que par un tissu économique très majoritairement composé de PME. Ces entreprises disposent rarement de ressources cyber internes dédiées, ce qui impose de développer des approches pragmatiques de la cybersécurité. Contrairement à des territoires dominés par de grands donneurs d’ordre, la Bretagne repose sur un écosystème solidaire et interconnecté, guidé par une forte culture de l’innovation.
Le territoire se distingue également par une présence militaire importante qui insuffle une culture de la sécurité globale tout en générant des besoins pointus en sécurité du numérique. Enfin, si la filière de la pêche occupe une place centrale dans la région, elle amorce tout juste sa sensibilisation aux enjeux cyber, constituant un chantier d’accompagnement d’avenir pour renforcer la résilience globale du secteur.
Ludovic, vous voyez des spécificités propres à la Bretagne sur les questions maritimes ?
Ludovic Jamart : Absolument. La Bretagne se distingue tout d’abord par une représentativité économique majeure du secteur maritime, liée à son littoral. Si le territoire compte quelques grands industriels — notamment dans la construction navale —, le tissu économique reste très majoritairement composé de PME.
Le territoire fait également preuve d’un fort dynamisme en matière d’innovation, porté par les pôles maritimes et le développement des technologies de drones.
Enfin, l’atout majeur de la région réside dans la rencontre de deux écosystèmes clés : une forte présence de la filière maritime d’une part, et le statut de la Bretagne comme place forte de la cybersécurité d’autre part. C’est ce positionnement unique qui en fait la région idéale pour impulser cette dynamique et répondre aux enjeux cyber des acteurs maritimes.
Quel rôle entendez-vous jouer avec le campus Bretagne Cyber Alliance ?
Christian Cévaër : France Cyber Maritime s’inscrit comme un partenaire stratégique avec la volonté de travailler en collectif et de s’appuyer sur la dynamique territoriale. La proximité géographique constitue un levier majeur pour tester et expérimenter des projets plus rapidement. La Bretagne se distingue par sa capacité à mener des expérimentations réussies, appelées à devenir des modèles nationaux, à l’image de la structuration multi-sites de Bretagne Cyber Alliance.
L’écosystème réuni au sein du campus offre une grande diversité d’intervenants, des grands groupes aux PME spécialisées. Cette variété de compétences permet d’apporter des réponses sur mesure aux besoins très hétérogènes de nos adhérents. C’est le cœur d’une collaboration déjà bien engagée et appelée à se développer.
Ludovic Jamart : Dans la continuité des engagements d’Orange Cyberdefense, notre volonté est d’apporter une contribution active pour faire grandir la filière, guidés par la conviction que le collectif permet d’aller plus loin. Le secteur maritime faisant face à une grande diversité d’acteurs dont les niveaux de maturité cyber sont très variables, nous souhaitons mettre nos expertises au service de l’écosystème pour apporter des réponses concrètes à ces enjeux complexes.
Quelles sont vos attentes vis-à-vis du Club des entreprises de Bretagne Cyber Alliance pour impulser la dynamique régionale en matière de cybersécurité maritime ?
Ludovic Jamart : Nos attentes reposent d’abord sur la capacité à transformer les contributions des experts cyber en livrables et débouchés concrets, indépendamment de toute considération commerciale directe. Cette concrétisation est indispensable pour pérenniser l’engagement des équipes. Bretagne Cyber Alliance doit assurer ce rôle d’orchestration pour mener les initiatives à leur terme et éviter les périodes d’inactivité en fixant une temporalité claire.
Enfin, nous attendons du campus qu’il maintienne une animation neutre et indépendante. Ce cadre tiers de confiance, garant d’objectivité, permet à des entreprises concurrentes de partager en toute transparence leurs retours d’expérience et d’unir leurs compétences au service du secteur.
Christian Cévaër : Je rejoins pleinement la vision de Ludovic. L’attente majeure réside dans la capacité des entreprises membres à dépasser leurs rivalités commerciales pour œuvrer au renforcement global de la cybersécurité. Ces travaux communs doivent permettre à chaque acteur d’affiner intelligemment son positionnement en faisant valoir ses propres plus-values. L’objectif final dépasse le cadre régional : il s’agit de structurer une « équipe Bretagne », puis une « équipe France », et même une « équipe Europe », thématique que nous portons déjà à travers un projet européen. En travaillant collectivement, l’écosystème souverain renforce la résilience des acteurs du maritime, du portuaire et du fluvial, tout en limitant les effets de dépendance issus de la position dominante d’acteurs étrangers, notamment américains, sur le marché du numérique.
Crédit photos : ©Unsplash
Publié le 30 septembre 2026 par ANDRÉ Guillaume
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